Par Frédérique Terras, psychiatre.
Cas clinique en PTR – Nathalie, 48 ans
1. Présentation clinique
Nathalie, âgée de 48 ans, consulte pour une symptomatologie obsessionnelle ancienne, sévère et invalidante. Ses TOC sont principalement organisés autour d’une crainte de contamination et donnent lieu à des comportements répétitifs de lavage, de nettoyage et de vérification.
Ces symptômes sont suffisamment envahissants pour retentir sur sa vie familiale et sur sa capacité de travail.
Lors des premiers entretiens, Nathalie rapporte être issue d’une fratrie de trois filles. Ses parents étaient agriculteurs et vivaient de manière relativement isolée sur leur exploitation.
Elle rapporte avoir subi, à partir de l’âge de six ans, des abus sexuels répétés de la part de son père. Selon ses souvenirs, celui-ci justifiait ses actes en lui disant qu’il souhaitait la « former pour devenir une femme ».
Dans le cadre du travail thérapeutique, ces faits sont considérés comme appartenant à l’histoire rapportée par Nathalie. L’objectif de la PTR n’est ni de rechercher des souvenirs supplémentaires, ni d’établir leur exactitude historique ou judiciaire, mais de travailler sur les représentations, émotions et manifestations corporelles qui leur sont actuellement associées.
2. Préparation au travail en PTR
Avant d’aborder un souvenir traumatique, je présente à Nathalie les principes du travail en PTR et lui propose plusieurs exercices lui permettant d’expérimenter sa capacité à agir sur ses représentations et ses sensations.
– Recherche d’une expérience agréable (un bon moment).
La création d’un lieu ou d’une situation intérieure agréable s’avère initialement difficile.
Elle parvient néanmoins à s’imaginer progressivement au bord d’une rivière, profitant d’un moment calme et agréable.
Je constate à cette occasion qu’elle peut accéder à une expérience imaginaire positive, même si celle-ci nécessite initialement un accompagnement.
– Travail sur les défenses protectrices : La dissociation
À partir de cette scène, Nathalie parvient avec beaucoup de facilité à modifier son point d’observation. Elle peut à la fois être la femme assise au bord de la rivière et observer à distance cette femme profitant du paysage. Elle parvient à ressentir du plaisir dans ces deux dimensions.
Cette capacité me paraît intéressante pour la suite du travail : elle découvre qu’une expérience intérieure n’est pas nécessairement figée et qu’elle peut en modifier la perspective.
L’anesthésie – paralysie :
Je lui propose également d’expérimenter volontairement certaines modifications corporelles.
Elle se montre notamment capable de créer une sensation de paralysie, puis de la déplacer dans différentes parties de son corps.
Augmentation des sensations corporelles :
Elle peut également faire varier volontairement une sensation de dégoût et, notamment, l’augmenter.
3. Activation d’un souvenir traumatique
Lors d’une séance ultérieure, nous abordons un souvenir traumatique. Je ne cherche pas à obtenir un récit détaillé des faits.
Lors de l’activation du souvenir, une peur très intense, un dégoût extrême, une envie de vomir et une oppression thoracique apparaissent.
Je propose à Nathalie d’augmenter (même très peu) une de ces perceptions.
Nathalie choisit l’oppression thoracique et l’augmente.
La sensation, jusque-là subie, devient momentanément une sensation qu’elle produit volontairement. Le rapport au phénomène corporel commence ainsi à se modifier.
4. Le fil rouge et l’émergence de la scène
Une scène apparaît progressivement.
Un matin, Nathalie, enfant, se réveille dans son lit. Sa mère est déjà être partie travailler à l’étable. Son père entre dans la pièce. Nathalie ne décrit pas précisément les actes sexuels.
Ce qui apparaît est davantage sensoriel que narratif. Elle évoque la pilosité de son père, la contrainte, le dégoût et certaines sensations corporelles.
Je ne cherche pas à préciser davantage le souvenir. L’objectif est de travailler sur ce qui est présent pour elle dans l’expérience actuelle et non de reconstruire la scène.
5. Modification de la représentation traumatique
Je lui propose alors d’introduire une modification dans cette scène.
Nathalie éprouve des difficultés à imaginer ce qu’elle pourrait changer.
Je lui donne donc quelques exemples de transformations possibles, notamment celui de modifier la taille de l’agresseur et de le rendre petit, ridicule, inoffensif.
Bien sûr, il n’est pas question de substituer mon imaginaire à celui de la patiente car toute suggestion du thérapeute peut orienter le processus et nécessite donc une certaine prudence.
Finalement, Nathalie ne se saisit pas de ma suggestion.
Elle m’explique que son père se transforme en une sorte d’outre gonflée et toute bossue.
La représentation conserve quelque chose d’étrange, mais elle perd progressivement son caractère massif et menaçant. Puis l’outre s’élève vers le plafond, se dirige vers la fenêtre, la traverse et disparaît.
Je me garde de tout commentaire. Je laisse Nathalie expérimenter les effets de la transformation qu’elle vient elle-même de produire.
Au moment où son père, transformé en outre, disparait, elle se sent plus légère, n’a plus envie de vomir.
6. Ratification et vérification en fin de séance
Avant de terminer, je propose à Nathalie de retrouver mentalement la scène initiale.
Nathalie constate que la scène est devenue nettement moins menaçante : elle se voit dans son lit, apaisée et sereine.
Nous terminons la séance sur ce constat.
Nous sommes alors quelques jours avant les fêtes de Noël. Notre prochain rendez-vous est prévu en janvier.
7. Un événement inattendu entre les deux séances
Lorsqu’elle revient en janvier, Nathalie se dit impatiente de me raconter un évènement marquant.
Lors de la fête de Noel réunissant ses parents, ses deux sœurs et leurs conjoints, elle s’est levée et a pris la parole.
« J’ai quelque chose à vous dire. Papa m’a violée. Quand j’en ai parlé à maman, elle ne m’a pas cru. Mais je vous affirme aujourd’hui que cela s’est vraiment passé ». Devant les réactions incrédules de la tablée, elle quitte la pièce la tête haute, fière d’avoir “osé”.
Cette scène m’évoquera après coup le film Festen de Thomas Vinterberg, dans lequel la révélation publique d’abus sexuels vient rompre brutalement le silence d’un système familial. Cette association est cependant la mienne et n’avait aucunement été introduite dans le travail avec Nathalie.
Je souligne également n’avoir ni proposé ni conseillé à Nathalie de confronter son père et sa famille.
8. Évolution inattendue du TOC
Toujours aussi fière et satisfaite d’elle-même, elle poursuit en décrivant une nette diminution de ses TOCS.
Sans aucun effort conscient de sa part, elle ne procède plus que rarement aux multiples vérifications qui jalonnaient ses journées.
Elle s’étonne d’oublier de plus en plus souvent sa peur de la contamination.
Des comportements compulsifs installés depuis de nombreuses années semblent ainsi disparaître ou devenir très largement résiduels.
9. De la passivité à la possibilité d’agir
L’intégration de la scène traumatique semble avoir rendu à Nathalie sa capacité de prendre des décisions là où elle était prisonnière d’un processus incoercible (TOCS) échappant à tout contrôle, de même qu’elle restait aveugle au fait que ces comportements illustraient de façon détournée le vécu traumatique sans toutefois le nommer.
10. En conclusion, en m’appuyant sur l’observation clinique, je peux témoigner que la séance de PTR a permis une modification de l’expérience émotionnelle et corporelle associées au souvenir traumatique. L’évolution ultérieure est cohérente avec le traitement de la scène traumatique, bien que les mécanismes impliqués dans ces changements nous restent inconnus. Espérons que les recherches en neurosciences viennent nous amener des réponses dans un avenir proche.


